Chapitre 22
Immédiatement après le kidnapping, les deux hommes avaient fait demi-tour et emprunté une petite route qui les conduisit quelques kilomètres en direction du nord, pas très loin du ranch de John McLaren et de la maison de Bruce March. Burke était en tête au volant de la Volvo. Arlee avait tenu à ce qu'il en soit ainsi pour ne laisser aucun indice personnel – ne serait-ce qu'un cheveu - dans cette voiture qui serait forcément retrouvée par la police. Lui-même suivait la Volvo à deux cents mètres de distance dans sa jeep gris-bleu. C'était un vieux modèle Chevrolet Blazer qui traînait depuis plusieurs mois dans sa casse. La carrosserie était terne, l'intérieur sale avec des tissus de sièges déchirés, et le bas de caisse était attaqué par la rouille. Mais le moteur, qu'Arlee avait révisé avec soin, tournait comme une horloge et avait conservé toute sa puissance. La présence, dans le coffre, du corps inanimé de Julie, recouvert d'une bâche, le rendait nerveux. Pourvu que Burke ne se soit pas planté avec la drogue...
Les deux hommes se retrouvèrent sur un chemin de débardage qu'ils avaient reconnu à l'avance. Cette trouée dans la forêt, inutilisée depuis plusieurs années, était envahie par la végétation. Après avoir caché la Volvo dans un bosquet de jeunes hêtres, ils poursuivirent leur route sur environ un kilomètre à bord de la jeep jusqu'à l'endroit où attendait, camouflé également, le vieux Dodge de Burke. Au prétexte de brouiller les pistes, Arlee avait insisté sur cette manière de faire et Burke n'y avait rien trouvé à redire. Ils chargèrent le corps inanimé de la jeune femme – toujours recouvert d'une bâche – à l'arrière du pick-up, dont la Blazer prit la place sous les frondaisons.
Quelques minutes plus tard, la camionnette pénétra dans un épais sous-bois et roula avec difficulté jusqu'à un taillis où était caché un enclos d'environ trois mètres sur deux construit avec des tiges de fer à béton étroitement enlacées et fichées dans un terrassement constitué de pierres et de ciment. Des tôles ondulées, recouvertes de branchages et de deux gros rondins de bois, le fermaient sur le dessus à environ un mètre cinquante du sol. Un lion de montagne, qui sembla jeune aux yeux d'Arlee, allait et venait avec frénésie dans les étroites limites de cette prison, feulant de rage.
Au niveau du sol, une petite porte en fer permettait d'ouvrir l'enclos. Burke fit quelques mètres à l'intérieur de la forêt et revint avec une cage en aluminium d'environ deux mètres de long sur un de large et de haut qu'il avait cachée là au préalable. Elle était dotée à une de ses extrémités d'un panneau d'ouverture coulissant verticalement, que Burke positionna contre le portail de l'enclos.
- Bon. Je crois qu'on peut y aller, dit-il en haletant un peu.
Il tendit à Arlee un bâton d'une taille un peu plus grande qu'une batte de base-ball.
- J'ouvre la porte et tu le pousses dedans. N'hésite pas à cogner s'il le faut.
En quelques coups pas trop appuyés, l'opération fut conclue. Burke prit le volant pour rejoindre le chemin de débardage, la cage du lion chargée à l'arrière. Julie, toujours recouverte de sa bâche, avait été casée comme un sac de sable à l'avant entre les deux hommes. Le malaise d'Arlee grandit en constatant que le corps de la jeune femme était maintenant pris de spasmes qui semblaient se rapprocher de minute en minute. L'effet de la kétamine et de la xylazine – le cocktail utilisé par les biologistes pour neutraliser les ours et les lions - commençait à décroître. (...)
- Je crois qu'elle commence à se réveiller pour de bon, murmura Burke. Le dosage était parfait. Si ça se trouve, pouffa-t-il sans parvenir à réprimer un sourire torve, elle aura juste le temps de comprendre ce qui lui arrive avant d'y passer. Joli p'tit lot, hein ? S'il en tenait qu'à moi, je lui referais bien une petite piquouze pour m'amuser un moment avec elle...
Arlee ne releva pas, mais ne put s'empêcher de le foudroyer du regard. Il vit que Burke baissait les yeux, et fut une nouvelle fois frappé par l'expression de son visage. Le rictus qui traversait cette face de rat révélait un mélange de vice, de haine et de lâcheté découlant d'une amoralité totale.
D'un pas rapide, les deux hommes rejoignirent la camionnette et se cachèrent pour observer Julie.

