Chapitre 9
La grande salle du restaurant jouxtant le musée indien était pleine à craquer. Quatre jours après la mort de Phil Bardgett, et au surlendemain du massacre des six moutons du vieux John McLaren, une bonne partie de la population de Mountainview et du nord de la vallée était en ébullition. Sous l'avalanche des appels téléphoniques provoquée par ces événements, l'administration du comté avait décidé d'organiser une réunion d'information dans cet endroit pratique d'accès pour la majorité des habitants. Dennis Bingham, le maire, avait convoqué Kevin Anderson, le spécialiste des lions de montagne au Département de la faune et des parcs. Art Lambert était là également. Dans le fond de la salle, un homme avait pris place sur un siège le long du couloir. Louis Oxarango.
Dennis Bingham se leva de la table qu'il partageait avec Anderson face à l'assemblée et attendit quelques secondes qu'un calme relatif s'installât avant de prendre la parole.
- Mesdames et Messieurs, déclara-t-il, nous sommes ici pour faire le point sur les événements qui se sont produits ces derniers jours dans la région. Pour la première fois dans cette partie de la vallée, un lion de montagne a causé la mort d'un membre de notre communauté, un jeune garçon. Au nom des autorités du comté, je m'incline devant la douleur de la famille Bardgett. (Trois secondes de silence.) Maintenant, pour répondre d'emblée à la question qui vous préoccupe tous, il est clair que tous les moyens seront mis en œuvre pour neutraliser cet animal, et quand je dis neutraliser, j'entends qu'il sera tué. Nos amis du Département de la faune et des parcs (murmures dans la salle, où les gens du département en question n'étaient à l'évidence pas les amis de tout le monde)… nos amis du Département de la faune du Montana , continua Bingham en haussant la voix, disposent depuis hier de quatre équipes pour mener des battues partout où ils pensent que ce lion peut se trouver. Ce sont des gens expérimentés. Il y a parmi eux un guide professionnel et des chasseurs, mais jusqu'ici, je dois avouer que leurs recherches n'ont rien donné. (Nouvelle manifestation de défiance dans le public.)
Sans se laisser impressionner, Bingham continua.
- Je passerai dans quelques minutes la parole à Kevin Anderson, qui dirige officiellement ces recherches, mais je voudrais d'abord vous demander une chose. (Il éclaircit sa voix.) Mes collègues du conseil et moi-même, Mesdames et Messieurs, avons été surpris du nombre et de la virulence des réactions du public aux événements que vous savez.
- Mais c'est notre sécurité qui est en jeu, à commencer par celle de nos enfants, et c'est bien au comté de l'assurer! cria une jeune femme obèse au troisième rang.
- Justement, rétorqua l'orateur. Encore une fois, tout est mis en œuvre pour neutraliser ce lion, mais il est très important que chacun reste calme en face du problème qui nous occupe. D'ailleurs, les spécialistes dont je vous ai parlé nous assurent que le danger d'un nouvel accident est très faible. ( Brouhaha désapprobateur dans une moitié de la salle.) Une famille a été plongée dans le deuil. Un éleveur a perdu des moutons dans ce qui semblait être aussi la première attaque de cougar depuis plusieurs années envers des ovidés dans cette région. Mais ce que la plupart d'entre vous ignorent (Bingham marqua une légère pause et haussa à nouveau la voix), c'est que deux seulement des moutons de John McLaren ont été tués par un lion! (Le bruissement de murmures qui se poursuivait fit place à un silence dicté par la surprise.) Kevin Anderson, ici présent, et le guide Art Lambert, ont été les premiers à constater le massacre, deux heures à peine après sa découverte par le propriétaire des bêtes. La nuque de deux d'entre elles était brisée, et l'un d'eux était partiellement consommé. Mais les quatre autres moutons, Mesdames et Messieurs, dont les carcasses se trouvaient d'ailleurs à environ un kilomètre des premiers, ne portaient pas cette marque caractéristique d'une attaque de lion! Ils ont été égorgés!
- Vous voulez dire qu'après un lion, un loup se promène maintenant par ici ? lança un homme cravaté au troisième rang, d'un ton mi-ironique, mi-agressif.
- C'est une hypothèse que nous avons examinée. Jusqu'ici, jamais aucun de ces canidés n'avait été signalé dans la région. Mais vous vous souvenez peut-être qu'une meute de six loups – des loups protégés par la loi et équipés de colliers radio émetteurs – ont été réintroduits voici quelques années au-dessus de Kalispell. Il est tout à fait imaginable, compte tenu des distances qu'ils parcourent, que ces animaux aient pu s'aventurer jusqu'ici. Toutefois, un détail relativise cette hypothèse : aucun des quatre moutons égorgés n'a été dévoré. Or, les loups, comme les lions, ne tuent en principe que pour se nourrir. Enfin...
- En principe! C'est vous qui l'aurez dit! hurla un jeune homme maigre, portant un chapeau de cow-boy, que Bingham identifia comme le fils d'un rancher de la rive est du lac connu pour son mépris de toute instance officielle. « Encore de l'acné, et déjà le parfait petit cul-terreux réac», songea-t-il.
- …enfin, poursuivit le maire, les spécialistes du Département de la faune et des parcs ont sillonné la région pour tenter de vérifier les fréquences des colliers de ces loups, mais ils n'ont capté aucun signal.
- Et si c'était un loup sauvage, normal, quoi, ou une meute, de ceux-là qui paraît-il descendent du Canada vers chez nous ? tonitrua encore le jeune homme avant de se tourner, tout fier de lui, vers une grosse fille au visage laiteux assise à côté de lui.
« C'est ça, fais l'intéressant devant ta petite amie... » Bingham lui lança un regard appuyé et marqua une pause pour asséner ce qui allait suivre.
- Ce matin, l'hypothèse d'un loup – de n'importe quel loup - a été abandonnée à la suite d'un coup de téléphone lancé au shérif par John McLaren lui-même. A l'aube, John a aperçu un animal qui rôdait près de son corral, une forme de couleur gris-brun qu'il avait déjà remarquée autour de son ranch auparavant. Ni une, ni deux, il a sorti son Remington de calibre 30/06 et a descendu l'animal. C'était un chien, un braque de Weimar. Et cet après-midi, les analyses du laboratoire du Département de la faune et des parcs à Bozeman ont permis d'établir l'existence de traces de sang de mouton sur le pelage de ce chien, ainsi que de fibres de laine et de chair dans sa dentition. Et ils ont trouvé de la viande – de mouton également – dans son estomac.
Dans la salle, les commentaires allaient bon train. Chacun était conscient du fait que des chiens errants causaient – plus souvent qu'on ne l'admettait - des dommages parmi les moutons, les daims et surtout, au printemps, leurs jeunes faons. Mais cette révélation avait quelque chose de décevant dans la mesure où elle affaiblissait l'importance de la levée de boucliers suscitée par le lion de montagne. (...)

