Chapitre 5

Attachés au pare-choc de la camionnette, à l’ombre d’un pin Douglas, Zik, Zak et Zook, les braques anglais qu’on désigne dans l’Ouest sous le nom de « redticks », plongèrent avec un bel ensemble dans les écuelles d’eau que leur maître, Art Lambert, venait de leur servir. Au lendemain de la mort de Phil, ils avaient exploré depuis l’aube, et dans tous les sens, les alentours de la maison des Bardgett. Sans percevoir la moindre trace, la moindre odeur du moindre cougar.

Art tira deux boîtes d’Alaskan Amber de la glacière placée derrière un siège et en tendit une à Kevin Anderson, le spécialiste des lions de montagne au Département de la faune et des parcs du Montana, dont il était l’assistant.

- Bon, ben je crois qu’on peut renoncer pour le reste de la journée, décréta Anderson en rangeant son fusil à l’arrière de la cabine.

Art acquiesça.

- Avec ce terrain brûlé...

- Ouais… Pourtant, ce lion se trouve peut-être à moins d’un kilomètre à la ronde...

- Ou à dix kilomètres.

- Hé oui...

Art Lambert fit claquer sa langue de satisfaction après avoir dégluti une nouvelle gorgée de bière. Il n’était ni furieux, ni découragé. Simplement réaliste. Même en hiver, il fallait parfois une dizaine de jours de vadrouilles incessantes avant de découvrir des traces de lion paraissant assez fraîches pour que les chiens aient une chance de retrouver sa piste. Mais cette journée- là, avec son atmosphère brûlante et sans vent, était pire que tout. Même en supposant que le lion se trouvât dans un rayon limité, aucun chien n’aurait réussi, dans ces conditions, à capter dans l’air une odeur que le sol lui refusait. (...)

Kevin Anderson avait laissé sa Cherokee dans la vallée, parquée dans la cour de Lambert. Le pick-up de ce dernier avait maintenant regagné la plaine et roulait sur une route secondaire, au cœur d’un paysage où émergeaient assez peu d'arbres, saules ou cotonniers, et où se succédaient de petites fermes dont les éléments les plus visibles, de loin, étaient de hauts silos rouges ou verts. Les champs alentour étaient parsemés de balles de regain et de paille enveloppées de plastique blanc.

Les deux hommes réfléchissaient. Ils savaient que la population de la région attendait des nouvelles. Elle voulait apprendre que le jeune lion avait été retrouvé et éliminé. Elle allait savoir sous peu qu’il courait toujours.

- Je ne sais pas comment on va pouvoir gérer la situation, soupira Kevin. Je me souviens quand cet autre môme a été tué, il y a une quinzaine d’années au-dessus de Missoula. L’ambiance était plutôt chaude. Des types armés faisaient des rondes, le soir autour du village. Il y en a même eu un qui a failli se faire flinguer après avoir descendu le chien d’un de ses voisins, qu’il avait pris pour le lion en question…

- Et si on demandait un coup de main à Mike Dupuis pour retrouver ce cougar ? suggéra Art. A mon avis, c’est le seul qui puisse y parvenir.

En effet, se dit Anderson en songeant à la relation unique de Michael avec les cougars, sa capacité mystérieuse à se fondre dans leur univers et à les « sentir ». En campant plusieurs jours à un endroit donné, il parvenait à s’approcher jusqu’à une centaine de mètres de la tanière d’une lionne et de ses petits. Il restait là à les observer, immobile toute la journée. Au bout d’un certain temps, la femelle, comme mise en confiance par l’attitude du visiteur, s’aventurait souvent dans sa direction pour l’observer et satisfaire sa curiosité. Un contact s’établissait entre eux. En pensant à cette situation incroyable, Kevin Anderson s’imaginait toujours que Mike souriait et parlait à l’animal.

A plusieurs reprises, il lui avait proposé un poste d’assistant à temps partiel, mais Mike avait refusé. Les deux hommes se considéraient pourtant comme de vrais amis. Le problème résidait dans leurs approches respectives des lions : d’un côté, la certitude de Kevin que ses recherches étaient indispensables à une meilleure connaissance de l’espèce, et donc à sa protection ; de l’autre, le malaise qu’éprouvait Michael face à ces pratiques. Il admettait, en partie, leur utilité, mais il pensait également qu’elles « désacralisaient » les cougars.

Mais Kevin savait aussi que Mike lui était reconnaissant de l’avoir emmené avec lui, plusieurs années auparavant, dans ses opérations de pose de colliers. Il avait touché et caressé les animaux anesthésiés, senti leur chaleur, ouvert leur gueule pour prendre conscience de la puissance de leurs canines, capté de la main et saisi de l’oreille les battements de leur cœur. Il avait été fasciné par ce contact intime, charnel, avec ces créatures qu’il côtoyait souvent, mais qu’il ne pouvait bien sûr pas étreindre.

Oui, je pense aussi qu’avec Mike, on aurait une bonne chance de coincer ce cougar. Mais il refuserait, j’en suis convaincu. Pour lui, c’est chez les hommes, pas chez les lions, que résident les problèmes qui les opposent les uns aux autres. Et, ma foi, il y a des jours où je me dis qu’il a raison.

La camionnette quittait maintenant la US 93 et s’engageait sur une route perpendiculaire conduisant à la maison de Lambert. Dans toutes les directions, le ciel restait uniformément bleu – un « big sky » du Montana dans toute sa splendeur. Il n’y aurait pas de pluie avant plusieurs jours.

Soudain, le téléphone portable d’Anderson sonna. A la vue du numéro qui s’afficha, il sut que c’était Clint Evans qui appelait du bureau d’Helena.

- Salut Clint… Non, rien, malheureusement. Avec ce temps… Quoi ? Où ? Oh, Seigneur!

- Bon, on y va tout de suite et je te rappelle. Art, demi-tour, puis tout au fond de Sunset Road, après le réservoir, lança-t-il à Lambert. Six moutons rétamés. Par un lion, affirme le rancher.