Chapitre 3
- Mais qu’est-ce qui a pu pousser ce lion à venir jusque dans la cour de la maison et à attaquer ce môme ?
Dans le grand lit faisant face à la fenêtre, Julie se retourna sur le côté droit et s’allongea contre le flanc de Michael, posant sa tête sur son épaule.
Michael Dupuis soupira et cala un oreiller sous sa tête. Il promena son index sur la ligne qui courait de la base du cou de sa compagne à son épaule, puis descendait en douceur le long de son bras vers sa taille pour rebondir avec grâce sur sa hanche. Au-delà des rideaux de la chambre entrouverts, un bosquet de bouleaux frissonnait sous la brise.
Michael réfléchit à la question de Julie. Il savait qu’elle possédait des connaissances sur l’habitat des lions. Elle était consciente aussi des interférences causées par les incursions humaines dans leurs territoires. En Californie, quelques années plus tôt, elle avait milité dans le camp des écologistes qui avaient fait capoter un référendum lancé par une puissante coalition de chasseurs, de ranchers, de promoteurs immobiliers et d’habitants de zones jugées à risques en vue de rétablir la chasse – bannie trente ans plus tôt par un autre vote populaire - deux femmes ayant été tuées à quelques mois de distance par des cougars dans des parcs publics. Mais elle n’avait guère eu l’occasion d’étudier la nature et le comportement de l’animal.
Depuis quelques heures, tout le monde dans la vallée parlait de la mort de Phil Bardgett. Et toute l’ambiguïté de la cohabitation de l’homme avec le grand félin resurgissait, nourrie de peurs ancestrales et irrationnelles. Certes, le lion de montagne - ou le cougar, ainsi qu’on nommait également le felis concolor dans les Rocheuses - manifestait plus ou moins régulièrement sa présence dans la moitié ouest du Montana en chassant aux marges des zones habitées. Quelques veaux et moutons. Quelques chiens. Des poules. Mais dans l’ensemble, le bilan de ces forfaits était assez marginal. Et peu de gens étaient victimes de ce prédateur. Moins d’une vingtaine de morts dans tout l’Ouest en plus de cent ans, et une cinquantaine de blessés. Salement, pour certains. Défigurés, par exemple. A chaque fois, ces accidents suscitaient des réactions violentes dans les communautés où ils se produisaient. Pour une raison simple: ils étaient sauvages. Donc incontrôlables, particularité inacceptable dans une société ayant placé sa sécurité au-dessus de tout.
Michael Dupuis songea à ce paradoxe: les statistiques indiquaient que les chiens, le bétail, les abeilles et la foudre causaient des centaines de morts chaque année à travers les Etats-Unis. Rien que dans le Montana, il arrivait assez régulièrement qu’un vacher se fasse éventrer. Ca donnait à peine lieu à une brève dans les journaux, et personne ne préconisait d’abattre tout bouvillon un peu teigneux. C’était une fatalité acceptée. Mais avec les lions, les ours et les loups, les hommes semblaient retrouver les mêmes peurs que celles qui avaient habité leurs lointains ancêtres, en des temps où une cohabitation forcée avec ces animaux alors beaucoup plus nombreux et l’absence de technologie les rendaient vulnérables. Cette réalité avait fondé le mythe du monstre, et celui-ci subsistait de nos jours. Dans un face-à-face avec un prédateur dont la nature primale niait le principe même de civilisation, les humains comprenaient qu’ils étaient d’abord de la viande.
Mais ce qui préoccupait le plus Michael, c’était qu’une bonne moitié des décès intervenus en plus de cent ans avaient eu lieu depuis 1970. Cela n’avait rien à voir avec la remarquable reconstitution de la population des lions de montagne – alors au bord de l’extinction - qui était intervenue à partir de ce moment-là grâce à une limitation saisonnière de la chasse. Le problème, en fait, découlait d’une logique inverse: c’était la pression démographique, les constructions de plus en plus nombreuses dans les zones les plus reculées, qui conduisaient à des interactions malheureuses en rendant les frontières de plus en plus floues entre l’habitat humain et l’habitat animal.

