Chapitre 1

Phil Bardgett passa la deuxième bretelle de son sac par-dessus son blouson aux armes des Yankees de New York, claqua la porte derrière lui et courut en direction de sa bicyclette, appuyée contre le mur séparant la maison du garage,juste en dessous du panier de basket. Le soleil, en ce début de matinée, était déjà haut et inondait la chaîne centrale des Rocheuses. Comme les précédentes, cette journée de juillet s’annonçait très chaude, et Phil et ses copains s’étaient mis d’accord pour commencer leur entraînement de baseball de bonne heure.

L’adolescent était en retard. Il enfourcha son vélo, appuya sur la pédale de droite et étouffa un juron. Toujours ce fichu dérailleur qui décroche. Phil rangea sa bécane contre le mur et mit un genou à terre pour replacer la chaîne sur un pignon.

Personne ne vit ce qui se passa ensuite. Du début à la fin, le temps d’un éclair. Pas un bruit. Pas un cri. Rien que des chants d’oiseaux alentour. Un peu plus tard, un hurlement déchira l’air immobile. C’étaient des modulations stridentes et rauques, par instants étranglées. Susan Bardgett, la mère de Phil, se tenait derrière la fenêtre ouverte de sa cuisine, pétrifiée, les mains sur les tempes, les yeux hagards. Elle avait quitté la table du petit-déjeuner pour s’assurer que le garçon avait bien mis son casque avant de dévaler à toute vitesse, comme il en avait l’habitude, le chemin de gravier conduisant dans la vallée.

Susan Bardgett mit deux ou trois secondes pour comprendre la scène qui se déroulait sous ses yeux. Le temps, pour son cerveau, de traduire l’horreur qu’avait saisie son regard. Son cri eut pour effet de faire s’évanouir le fauve, comme un fluide, à travers le jardin. Cette fuite fut si rapide et si furtive, si aérienne, que la jeune femme voulut croire un instant à une hallucination.

Puis elle vit. Phil, allongé sur le dos, un peu de guingois, les bras maintenant en croix. Sa tête formait un angle bizarre avec le reste de son corps. Mais ce qui hypnotisait

Susan, c’était le grand trou rouge à la place de ce qui avait été le visage de son fils. Elle ouvrit à nouveau la bouche pour crier, mais aucun son n’en sortit.